Epreuve intermédiaire de thèse : Décentrements politiques dans les processus de transformations urbaines, intrusion et effets d’agents terrestres perturbateurs

Mardi 06.09.22 à 10H – FLAGEY – LOCAL BE.1.8

Le futur n’a plus la même forme qu’hier. Sa linéarité a été remplacé par un avenir incertain, jalonné de bifurcations possibles et de scénarios parfois opposés. En miroir d’un contexte de méfiance politique globalisé (Cevipof, 2019), on observe une défiance vis-à-vis de l’architecture. Tantôt taxée d’instrument au service d’un pouvoir néolibéral et autoritaire, responsable de la destruction des milieux, l’architecture fige dans le béton des formes dont l’obsolescence s’accélère au rythme des prises de conscience des limites planétaires et de la vulnérabilité des territoires face aux dérèglements climatiques. Depuis une dizaine d’années, on assiste à une multiplication des conflits lors de projets urbains et architecturaux autour de sujets de « nature » : tensions, mobilisations, zone à défendre face à de « grands projets inutiles », invitant certains à parler d’un « tournant terrestre » (Balaud et Chopot, 2021).


Dans le même temps, la pensée écologique s’intensifie, notamment avec « les penseurs du vivant » (Latour, 2015 ; Morizot, 2016 ; Despret, 2002) qui entendent rompre avec les dualismes nature/culture, sujet/objet, moderne/indigènes pour décentrer l’humain d’un modèle extractiviste et prédateur. Dans un contexte que certains qualifient de « post-politique » (Lahiji, 2014 ; Mouffe, 2016), ce courant, dont l’atterrissage au sein des disciplines du projet est récent, est critiqué car il dépolitiserait les problèmes contemporains, en soustrayant l’analyse critique des rapports de force à une simple crise de sensibilité à l’égard du vivant (Lordon, 2021 ; Bulle, 2021).


A partir d’une enquête ethnographique de trois scènes rencontrées au sein d’une agence d’architecture et d’urbanisme, qui font l’objet de tensions autour de sujets de « nature », ce travail déplie les controverses sociales et politiques impliquées au nom d’une protection de l’environnement. Ces tensions autour d’injonctions concurrentes se manifestent entre différentes strates institutionnelles. Des expertises viennent perturber des habitudes planificatrices (hydrologie, écologie, éco-militantisme) et accélèrent l’obsolescence de méthodes de projet en faisant compter d’autres voix : milieux animaux, vagues de submersion marine, terres maraichères, ou encore alternatives à la fabrique néolibérale de la ville. En revanche, ces trois situations n’ont pas les mêmes temporalités opérationnelles (étude prospective, étude pré-opérationnelle, suivi opérationnel) et les nœuds des conflits ne se situent pas aux même endroits : entre services de l’état et collectivité, entre collectivité et citoyens-militants, entre consortium public (Etat, EPA, Ville) et association.


A partir de ces trois situations, cette thèse interroge ce que peut l’architecture face à la multiplication de conflits « terrestres » lors de processus de projet. Ces expertises, qui font la différence aujourd’hui, épaississent l’activité de projet et questionne la relation des savoirs experts aux savoirs profanes. En faisant compter d’autres voix, émergent de nouveaux agents « terrestres » qui déplacent le régime d’attention des processus de transformations urbaines. L’analyse de ces situations est l’occasion d’expérimenter des cartographies qui tentent de repeupler les outils de l’architecture.


Considérant le projet architectural et urbain comme un lieu privilégié pour repolitiser les pensées du vivant, ce travail propose une réflexion critique sur les processus démocratiques tels qu’ils s’expérimentent dans les territoires.